Poemes de Sully Prudhomme

Les yeux

 

Bleus ou noirs, tous aimes, tous beaux,
Des yeux sans nombre ont vu l'aurore ;
Ils dorment au fond des tombeaux,
Et le soleil se leve encore.

Les nuits, plus douces que les jours,
Ont enchante des yeux sans nombre ;
Les etoiles brillent toujours,
Et les yeux se sont remplis d'ombre.

Oh ! qu'ils aient perdu le regard,
Non, non cela n'est pas possible !
Ils se sont tournes quelque part
Vers ce qu'on nomme l'invisible ;

Et comme les astres penchants
Nous quittent, mais au ciel demeurent,
Les prunelles ont leurs couchants,
Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent.

Bleus ou noirs, tous aimes, tous beaux,
Ouverts a quelque immense aurore,
De l'autre cote des tombeaux,
Les yeux qu'on ferme voient encore.


Le cygne


Sans bruit, sous le miroir des lacs profonds et calmes,
Le cygne chasse l'ombre avec ses larges palmes,
Et glisse. Le duvet de ses flancs est pareil
A des neiges d'avril qui croulent au soleil ;

Mais ferme et d'un blanc mat, vibrant sous le zephyr,
Sa grande aile l'entraine ainsi qu'un lent navire.
Il dresse son beau col au-dessus des roseaux,
Le plonge, le promene allonge sur les eaux.
Le courbe gracieux comme un profil d'acanthe,
Il cache son bec noir dans sa gorge eclatante.

Tantot le long des pins, sejour d'ombre et de paix,
Il serpente et laissant les herbages epais
Trainer derriere lui comme une chevelure,
Il va d'une tardive et languissante allure.

Tantot il pousse au large et loin du bois obscur,
Superbe, gouvernant du cote de l'azur,
Il choisit pour feter sa blancheur qu'il admire,
La place eblouissante ou le soleil se mire.

Puis quand les bords de l'eau ne se distinguent plus,
A l'heure ou toute forme est un spectre confus,
L'oiseau dans le lac sombre ou sous lui se reflete
La splendeur d'une nuit lactee et violette,
Comme un vase d'argent parmi les diamants,
Dort, la tete sous l'aile, entre deux firmaments.

 

LE LONG DU QUAI


Le long des quais les grands vaisseaux,
Que la boule incline en silence,
Ne prennent pas garde aux berceaux
Que la main des femmes balance.

Mais viendra le jour des adieux ;
Car il faut que les femmes pleurent
Et que les hommes curieux
Tentent les horizons qui leurrent.

Et ce jour-la les grands vaisseaux,
Fuyant le port qui diminue,
sentent leur masse retenue
Par l'ame des lointains berceaux.

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